Quel est le point commun entre Matthieu Blazy et Jonathan Anderson ?
Leur talent pour « l’objet » est immense, leur sens du concept est viral… MAIS!! La main de couturier semble ici accessoire.
Que ce soit dans les Jardins des tuileries ou au Grand palais, alors qu’ils présentaient leur collection Automne/Hiver 2026, le constat est le même : le vêtement a capitulé face à la maroquinerie. Peut être que la place de Blazy et d’Anderson n’est pas à la tête d’une maison de Haute Couture?

Là où à travers leurs vêtements Gabrielle Chanel offrait la liberté de mouvement et Christian Dior le glamour architectural, leurs successeurs ont progressivement déplacé le curseur vers la seule rentabilité du cuir.
Actuellement, la première image qui nous vient à l’esprit lors de la citation de leur noms n’est un article de maroquinerie?
En reprenant les rênes, les nouveaux directeurs artistiques ne font qu’emprunter une voie déjà tracée : celle où la maroquinerie a dévoré la couture. Ils ne succèdent pas à des couturiers, ils succèdent à des gestionnaires d’accessoires.

Mathieu Blazy avant Chanel c’était Bottega Venetta : l’Inintrecciato, le cuir tressé.
C’est une maison qui s’est construite sur le sac.
Il a élevé le sac à main au rang de sculpture.
Le sac Sardine (avec son anse en métal coulé qui ressemble à un bijou) ou le Kalimero (tressé d’un seul bloc sans aucune couture apparente) sont des prouesses que peu de maisons peuvent se permettre.
Sa plus-value est d’avoir prouvé que Bottega est techniquement supérieure à ses concurrents.
Jonathan Anderson avant Dior était chez Loewe : la plus ancienne maison de maroquinerie d’Espagne.
Si Blazy a apporté la rigueur technique à Bottega Venetta, Jonathan Anderson a apporté à Loewe quelque chose de beaucoup plus rare : une identité.
Avant Anderson, Loewe était une belle espagnole endormie, une maison de maroquinerie poussiéreuse qui faisait des sacs de « dame ». On n’y achetait pas de robes, on y achetait des porte-documents. Anderson n’a pas seulement ajouté une plus-value, il a opéré une transfusion sanguine.
Le sac Puzzle : sa plus grande réussite commerciale et technique. C’est un chef-d’œuvre d’ingénierie : 41 pièces de cuir assemblées pour que le sac puisse se plier totalement à plat. Une forme hybride entre l’origami et la sellerie. C’est devenu l’emblème du nouveau Loewe : intelligent, géométrique et immédiatement reconnaissable sans logo.

Aujourd’hui, la mode se fracture en deux camps. D’un côté, la team « Concept », fascinée par la direction spectaculaire et virale que prennent les maisons.
De l’autre, les amoureux de l’Institution — dont je fais partie — pour qui la Haute Couture est un sanctuaire de la coupe, pas une mode en trompe-l’œil.
Même en prêt-à-porter, j’attendais de Chanel et de Dior des silhouettes iconiques, pourtant, lors de leurs derniers défilés (automne/hiver 2026), le vêtement semblait n’être qu’un piédestal pour la maroquinerie. Le talent de Blazy et Anderson pour le concept est indéniable, mais leur regard reste celui d’un créateur d’objets, pas d’un bâtisseur de vêtements.
a lire :
L’Adieu à la coupe, le Règne du Plaid : DIOR automne Hiver 2026
On ne réécrit pas l’Éternel : Chanel automne hiver 2026
Je vois ces créateurs manipuler des archives dont ils ne maîtrisent manifestement pas l’alphabet. Ils piochent dans l’histoire de Chanel et Dior comme on remplirait un panier de shopping comme ci on était affamé. Le résultat est une silhouette hybride où l’on essaie de compenser la pauvreté de la coupe par l’omniprésence du logo.
En allant chercher leurs talents chez des profils issus de la maroquinerie, les géants du luxe ont fait un choix clair : ils ont préféré le cuir à la ligne et ont en même temps acté la fin de la haute « couture ».
1. Le conflit entre « Art de la Coupe » et « Direction de l’Image »
Aujourd’hui, un Directeur Artistique n’est plus forcément un couturier qui sait draper une manche. C’est un curateur.
Blazy et Anderson sont des génies du « Cool », de l’image qui s’imprime dans la rétine et du désir immédiat.
L’industrie ne leur demande plus de sculpter une allure, mais de créer une esthétique globale qui se vend en un clic.
2. La réalité économique : Le vêtement devient « produit d’appel »
C’est la vérité la plus cynique : pour les grands groupes de luxe, le prêt-à-porter est souvent une vitrine (parfois déficitaire ou juste à l’équilibre) pour vendre des lunettes, du parfum et surtout des sacs.
J’attends de la structure textile là où les actionnaires attendent du rendement maroquinier.
En traitant le vêtement comme un accessoire du sac, Blazy et Anderson font exactement ce pourquoi ils sont payés : transformer une maison de couture en une machine à accessoires ultra-désirables.
3. L’évolution du « Luxe » vers le « Lifestyle »
Auparavant, on achetait du Chanel ou du Dior pour la perfection de leurs lignes. Aujourd’hui, on achète un morceau de l’univers de la marque.
4. La fin de la « Main » au profit de « l’Œil »
Un couturier comme Alaïa ou Cristobal Balenciaga partait du corps. Les créateurs actuels partent souvent d’une image de réseau sociaux ou d’un concept marketing.
Si je trouve que « ça manque de couture », il y a une différence entre un vêtement construit sur le corps et un vêtement conçu pour être photographié.
La Haute Couture, c’est l’architecture du corps. C’est transformer le flou en structure, dompter le tombé d’un drapé, créer une silhouette qui n’existe pas sans le vêtement.
Le résultat ? Des collections où le vêtement n’est plus qu’une extension du sac à main.
Look après look, je suis resté sur ma faim. Le luxe n’est plus dans la coupe du vêtement, dans la noblesse de ses étoffes ou dans son savoir faire ancestral, il est dans le marketing.
Et pour un amoureux de l’institution, j’ai le coeur brisé.